Partir vers le Pont de Q’eswachaka, c’est déjà vivre une petite aventure. Depuis Cusco, le trajet se fait en plusieurs étapes : quatre heures de transport en commun en changeant à Combapata, puis à Yanaoca, avant d’atteindre enfin Quehue et, un peu plus loin, le pont. Les prix sont abordables – 13 soles de Cusco à Combapata, 3,5 soles jusqu’à Yanaoca, puis entre 10 et 60 soles pour le dernier tronçon selon que l’on prenne un colectivo ou un transport privé. Pour ceux qui préfèrent le confort, il est possible d’organiser un transport directement depuis Cusco, mais les tarifs varient.
Quand on arrive dans la région, la première impression est celle d’un monde à part. Ici, pas de réseau, sauf si vous avez un téléphone Claro. Les montagnes se dressent, le fleuve Apurímac serpente au fond de sa vallée, et au milieu de ce décor sauvage, le Q’eswachaka relie deux falaises. C’est le dernier pont de corde inca vivant au monde, reconstruit chaque année par les communautés locales dans le respect d’une tradition vieille de plus de cinq siècles.
J’ai choisi de loger chez Gregorio Huayhua, un hôte chaleureux dont la maison se trouve en hauteur, à seulement trois minutes en voiture du pont, ou quinze minutes à pied en descente. Le retour est plus sportif : comptez vingt-cinq minutes de montée. Sa maison est simple mais accueillante, avec de l’électricité, de l’eau chaude (même si la douche prend un peu de temps à chauffer), et des couvertures épaisses pour affronter le froid de l’altitude. Les chambres matrimoniales sont à 50 soles par personne, et il propose aussi les repas : petit-déjeuner à 10 soles, déjeuner à 15, dîner à 10. On mange bien, souvent des plats simples mais copieux, comme des œufs, du pain, du jambon ou des plats traditionnels andins.
Gregorio n’offre pas qu’un toit : il partage aussi des expériences authentiques, comme la pêche dans le Rio Apurímac, la traite des vaches, la fabrication de fromage ou encore la découverte du processus complet de construction d’un mini-pont en corde chez lui.
Mais si vous venez en juin, c’est surtout pour assister à la reconstruction du Q’eswachaka. L’ambiance est incroyable. Pendant deux jours, les communautés récoltent et préparent le qoya, cette herbe andine qui servira à tisser les cordes. Le samedi, tout le monde se réunit : les femmes tressent les herbes, les hommes installent le pont. Ici, la tradition veut qu’aucune femme ne s’approche du pont durant la construction, car cela porterait malheur. Les seuls autorisés à y travailler sont les hommes des communautés voisines. Les étrangers peuvent assister aux travaux, mais seulement s’ils portent un gilet blanc et brun appartenant à la communauté, disponible à la location ou à la vente.
Ce jour-là, l’énergie est à son comble. Les chamanes organisent des offrandes à la Pachamama, vous demandent votre nom, vous tendent des feuilles de coca et du cañaso, cet alcool fort et fermenté, puis vous invitent à souffler sur les feuilles en direction des Apus avant de les déposer sur l’autel. Si vous le souhaitez, vous pouvez prêter main forte en tirant sur les cordes – un travail épuisant qui nécessite des dizaines de bras. À midi, tout s’arrête pendant une heure pour le repas : on grimpe en haut de la colline où des petites tiendas proposent de la truite fraîche, du cuy, du poulet, des pâtes et des pommes de terre locales.
Le soir, une fois le pont achevé, la fête bat son plein. On boit, on rit, on danse, toujours près du pont, et les offrandes se poursuivent à la lumière des feux. Le lendemain, le dimanche, c’est le jour des concours de danse. Les habitants des villages alentours se succèdent en costumes traditionnels, du plus jeune au plus âgé, devant un public enthousiaste. L’événement dure jusqu’à 16 ou 17 heures, puis, d’un coup, tout le monde repart. Si vous ne dormez pas sur place, il faut se dépêcher pour trouver une place dans un colectivo, souvent bondé.
En dehors de la période de reconstruction, le pont reste ouvert aux visiteurs. Le traverser coûte 20 soles pour les étrangers (10 pour les locaux), et c’est une expérience unique : sous vos pieds, le plancher de corde grince légèrement, le fleuve rugit en contrebas, et le vent vous enveloppe.
Pour vraiment profiter de l’expérience, mieux vaut prévoir deux ou trois jours sur place. Le trajet est long, mais l’accueil des habitants, la beauté des paysages et l’émotion de marcher sur un morceau vivant de l’histoire inca font de ce voyage quelque chose d’inoubliable.




